« Les Africains doivent savoir promouvoir leur patrimoine spirituel et culturel animistes avec fierté, sans complexe. »Lamourdia THIOMBIANO
Docteur spécialiste des sols, écrivain et auteur engagé sur les questions culturelles et spirituelles, Lamourdia THIOMBIANO s’intéresse particulièrement à la culture gourmantché et à la spiritualité animiste, qu’il pratique lui-même. Sous son nom d’auteur, Prince Lamourd THIOBIANY, il explore dans ses ouvrages les rapports entre l’être humain, les ancêtres, les esprits, la nature et Dieu.
Dans cet entretien, il revient sur le choix de son nom d’auteur, son attachement à la culture africaine et gourmantché, ainsi que sur son ouvrage consacré aux pratiques de l’animisme. Il défend notamment l’idée d’une spiritualité animiste fondée sur la croyance en un Dieu suprême et sur une relation étroite entre le monde visible et le monde invisible.
Vous êtes spécialiste des sols, mais également écrivain et vous vous intéressez particulièrement aux questions culturelles et spirituelles. D’où vient votre nom d’auteur ?
Je suis spécialiste des sols, mais également écrivain et auteur. Je m’intéresse notamment aux questions culturelles et à la spiritualité animiste que je pratique par ailleurs.
Mon nom d’auteur est lié à la transcription phonétique de mon nom en gourmanché. La colonisation et la transcription occidentale ont contribué à transformer certains noms africains. J’ai donc choisi ce nom d’auteur pour retrouver une forme qui corresponde davantage à ma propre identité culturelle.
Ce choix est également lié à mes anciennes responsabilités au niveau des Nations unies. Lorsque vous publiez dans le cadre de telles responsabilités, vous pouvez engager l’organisation à laquelle vous appartenez. Or, mes ouvrages sont des œuvres personnelles et non des publications de la FAO ou d’une autre institution. Il me fallait donc un nom d’auteur qui me permette d’exprimer librement ma pensée.
Malgré votre parcours international, vous êtes resté profondément attaché à votre culture, notamment gourmantché. Comment avez-vous préservé ce socle culturel ?
Le monde international m’a justement permis de comprendre davantage l’importance de la diversité culturelle. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le monde est extrêmement diversifié. Les peuples et les pays s’assument à différents niveaux et sous différentes formes. Cette diversité fait la richesse de l’humanité.
Cela m’a conforté dans la nécessité de préserver ma propre culture. J’ai notamment eu la chance de conserver mon nom depuis ma naissance, sans modification.
À l’international, je me suis également rendu compte que ce nom suscitait beaucoup de curiosité. Les gens me demandaient ce qu’il signifiait et d’où il venait. Cela me donnait l’occasion d’expliquer son origine et, à travers lui, une partie de ma culture.
J’ai aussi constaté que lorsque vous assumez pleinement votre culture, votre patrimoine et votre héritage, les autres vous respectent davantage. C’est valable même au niveau international.
Vous avez justement choisi un nom d’auteur qui renvoie à la notion de « prince ». Pourquoi cette référence ?
C’était aussi une manière d’affirmer une identité africaine sans complexe. Dans les milieux internationaux, on entend régulièrement parler de princes ou de princesses issus de différentes régions du monde. Mais il est beaucoup plus rare de voir cette notion mise en avant lorsqu’il s’agit de l’Afrique.
J’ai donc voulu, en quelque sorte, interpeller. Beaucoup de personnes étaient étonnées par ce nom, mais également intéressées et émerveillées lorsqu’elles en comprenaient la signification.
Pour moi, c’était une manière d’exprimer ma vision du monde et surtout la nécessité pour les Africains de s’affirmer culturellement.
Votre ouvrage s’intitule « Soyons-nous-mêmes, gloire à Dieu : les pratiques de l’animisme ». Pourquoi avoir placé « gloire à Dieu » au cœur du titre ?
Premièrement, c’était une manière de rappeler que les animistes croient en un Dieu suprême.
Deuxièmement, je voulais m’approprier certains termes qui ne devraient pas être considérés comme exclusifs à une religion particulière. Dans les différentes cultures que j’ai pu côtoyer, le nom de Dieu existe indépendamment des religions révélées.
Les Africains, comme d’autres peuples à travers le monde, ont toujours eu une conception du Dieu suprême dans leurs propres langues et leurs propres cultures.
Le fait de parler de « gloire à Dieu » permet également de rappeler que les peuples rendent hommage à Dieu, lui adressent des prières et sollicitent sa protection. Ce n’est donc pas, selon moi, une expression qui devrait appartenir exclusivement à un courant religieux.
Beaucoup de personnes qui ont découvert mon ouvrage pensaient d’ailleurs, en voyant le titre, qu’il s’agissait d’un livre chrétien ou musulman. Mais lorsqu’elles ont découvert son contenu, elles ont compris pourquoi Dieu occupe une place centrale dans les pratiques animistes.
Comment définiriez-vous simplement l’animisme ?
L’animisme est souvent présenté sous différentes appellations : religion traditionnelle, religion africaine, etc. Mais au-delà des appellations, je considère qu’il existe une architecture spirituelle commune à de nombreuses sociétés.
Cette architecture repose notamment sur la croyance en un Dieu suprême et sur l’existence d’intermédiaires qui peuvent être les ancêtres ou les esprits.
On retrouve des formes de cette spiritualité sur différents continents, en Inde, en Chine, au Japon, au Burkina Faso ou encore chez les peuples aborigènes d’Australie.
Il faut également rappeler que le terme « animisme » ne renvoie pas à l’animal. Il vient du latin animus, associé à l’idée de souffle, d’esprit ou de principe vital. L’animisme est profondément lié à la nature, et la nature est par essence dynamique et diverse.
Nos ancêtres ont toujours dû s’adapter aux transformations de leur environnement en prenant l’univers comme référence.
Dans votre ouvrage, vous présentez le monde comme étant constitué des humains, des esprits et de Dieu. Comment faut-il comprendre cette conception ?
Le monde constitue une architecture globale avec une dimension visible et une dimension invisible.
Dans le monde visible, il y a l’univers, la Terre et l’ensemble de la nature, que je considère comme une création du Dieu suprême. L’être humain n’est qu’une composante parmi les milliards d’êtres vivants qui peuplent cette planète.
Mais derrière ce monde visible existe également un monde invisible. Dans cette conception, les ancêtres et les aïeux appartiennent à ce monde.
Notre comportement dans le monde terrestre aurait également des conséquences dans le monde invisible. La manière dont nous respectons les autres, dont nous nous conduisons et dont nous agissons est donc fondamentale.
Au sommet de cette architecture se trouve Dieu. Les ancêtres constituent des intermédiaires dans le monde invisible, tandis que les humains évoluent dans le monde visible.
Les ancêtres et les esprits sont-ils une seule et même réalité ?
Non. Il faut faire une distinction.
Tous les ancêtres ont un esprit, mais tous les esprits ne sont pas des ancêtres. Il existe des manifestations ou des phénomènes liés à la nature qui peuvent être considérés comme relevant du monde des esprits sans être associés à un ancêtre particulier.
C’est notamment pour cette raison que certains lieux sont considérés comme sacrés : ils peuvent être associés à une manifestation spirituelle particulière ou à un phénomène qui revêt une importance pour la communauté.
Vous évoquez également l’existence d’esprits positifs et d’esprits négatifs. Comment les distinguer ?
Les esprits existent de manière autonome et ne sont pas nécessairement au service des humains. Mais l’être humain peut avoir recours à certains d’entre eux pour faire entendre ses besoins et, dans cette conception, accéder au Dieu suprême.
L’animisme étant le reflet de l’univers et de la nature, il prend également en compte les dimensions positives et négatives de l’existence. On peut ainsi parler d’esprits positifs et d’esprits négatifs.
Les esprits considérés comme maléfiques peuvent notamment être associés, dans certaines conceptions, au non-respect de certains rites ou à des comportements humains.
Pour distinguer le bien du mal, il faut d’abord apprendre à s’écouter profondément. Dans toute action, il existe en nous une voix intérieure qui nous pousse à agir ou, au contraire, nous invite à nous retenir. C’est ce que j’appelle le « sixième sens ».
La manière dont nous nous comportons est également déterminante. Faire le bien, respecter les autres, servir la société et utiliser ses éventuels pouvoirs au bénéfice de la communauté sont autant d’éléments qui permettent de s’inscrire dans une dynamique positive.
Quelle place accordez-vous alors à la responsabilité individuelle ?
Elle est fondamentale.
Dans la conception animiste que je défends, l’individu est responsable de ses actes et doit être au service de la société. Si vous faites le bien, vous construisez votre avenir. Si, au contraire, vous privilégiez uniquement vos intérêts personnels, sans respecter les rites, la société ou les autres individus, vous vous inscrivez dans une dynamique négative.
Dans cette conception, l’enfer n’existe pas comme dans certaines religions révélées. Le mal n’est pas nécessairement incarné par une figure extérieure. Une partie de ce que nous appelons le « satanique » se trouve en nous-mêmes, dans nos comportements et nos choix. C’est donc à chacun de surmonter cette dimension négative.
Les pratiques animistes sont-elles universelles ?
Les principes fondamentaux peuvent être communs, mais les pratiques diffèrent selon les communautés et leur environnement.
La manière dont la spiritualité est vécue chez les Gourmantché, par exemple, ne sera pas nécessairement identique à celle d’une autre communauté vivant dans un environnement complètement différent.
Les pratiques sont fortement liées au milieu naturel. Une communauté vivant dans une région désertique ne peut pas avoir exactement les mêmes pratiques qu’une population vivant dans une forêt tropicale.
C’est pourquoi il est difficile de décrire l’ensemble des pratiques animistes de manière uniforme. Il faut plutôt s’intéresser aux grands principes.
Parmi ces principes, vous insistez sur la présence permanente de Dieu. Comment se manifeste-t-elle ?
La présence de Dieu est constante. Elle se manifeste dans notre vie quotidienne, dans nos actions et dans les demandes que nous lui adressons.
La prière n’est donc pas nécessairement liée à un lieu ou à un jour précis. On peut prier partout et à tout moment.
Dans nos traditions, certaines formules de salutation expriment déjà cette présence de Dieu : lorsqu’on souhaite à quelqu’un que Dieu l’accompagne ou qu’il arrive en bonne santé, c’est une manière de reconnaître cette présence permanente.
Cela n’empêche pas certaines communautés d’avoir des jours ou des périodes spécifiques pour certains rites. Des sacrifices ou certaines cérémonies peuvent, par exemple, être réalisés à des moments particuliers en fonction des traditions ou de certains phénomènes naturels.
Mais en dehors de ces rites spécifiques, la relation avec Dieu se vit au quotidien.
Votre présentation de l’animisme présente certaines similitudes avec le christianisme et l’islam. Est-ce une influence des religions révélées ?
Je pense qu’il faut plutôt inverser la perspective.
L’animisme est, selon moi, une spiritualité originelle. Dès l’apparition de l’être humain, celui-ci a commencé à s’interroger sur son environnement, sur l’univers et sur l’existence d’un Dieu suprême.
Les similitudes que l’on peut observer avec certaines religions révélées ne signifient donc pas nécessairement que l’animisme en serait une copie ou qu’il aurait été influencé par elles.
Certaines recherches historiques sont d’ailleurs évoquées pour montrer que certaines pratiques attribuées aujourd’hui aux religions révélées auraient des antécédents beaucoup plus anciens. Je ne souhaite toutefois pas entrer dans ce débat historique, car ce n’est pas l’objectif principal de mon ouvrage.
Quel est alors votre objectif à travers cet ouvrage ?
Mon objectif est avant tout que la spiritualité animiste soit reconnue et acceptée, et que ceux qui la pratiquent puissent l’assumer sans complexe.
Je considère que l’animisme fait partie des grandes expressions spirituelles de l’humanité et qu’il mérite d’être étudié, compris et transmis.
Il ne s’agit pas de demander aux autres religions de disparaître ni de créer une opposition entre les croyances. Il s’agit plutôt de permettre à chacun d’assumer son héritage culturel et spirituel.
Nos ancêtres ont fait preuve de tolérance. Et c’est peut-être cette tolérance qui explique aussi pourquoi certaines traditions ont pu survivre malgré les transformations historiques.
Pour moi, le véritable enjeu aujourd’hui est donc de faire en sorte que les Africains puissent regarder leur patrimoine spirituel et culturel avec fierté, sans complexe, tout en restant ouverts au dialogue avec les autres traditions.
Propos recueillis par OUOBA Van Marcel, le 12 août 2026.
La suite de l’interview à suivre
