« L’allure de la dégradation des ressources pourrait nous conduire à une situation irréversible de déclin écologique à l’Est », dixit Alassane NAKANDE

La région de l’Est du Burkina Faso, à l’instar d’autres régions, est aujourd’hui fortement touchée par le phénomène du terrorisme. Dans cette crise, l’environnement de la région, à la fois riche en faune et en flore, ne reste pas indemne. Afin d’en savoir plus sur les enjeux environnementaux auxquels fait face la région dans ce contexte, notre rédaction s’est entretenu avec Alassane NAKANDE, Directeur Exécutif du Mouvement Africain pour les Droits Environnementaux dans la région de l’Est (MADEE), le lundi 04 mai 2020.

Gulmu Info (GI) : Pouvez-vous nous situer la région de l’est du Burkina Faso ?

Alassane NAKANDE (AN) : La région de l’Est est localisée à l’Est du Burkina et est limitée par la région du sahel, du centre-Est mais aussi par le Niger, le Togo et le Bénin, c’est une région carrefour et transfrontalière.

La région de l’Est couvre une superficie de 46 256 Km² soit 17% du territoire national avec 5 provinces, 27 communes et plus de 800 villages. La population est d’environ 2 millions d’habitants et une densité de 19 habitants/km2 .

GI : Quelles sont les richesses environnementales de la région de l’Est ?

AN : Globalement on peut retenir par rapport aux richesses environnementales de l’Est :

D’abord, les 2/3 des réserves fauniques du Burkina sont concentrées à l’Est, le plus grand complexe écosystème, le WAP est en partie à l’Est, classé comme site RAMSAR, comme zone humide d’importance internationale en 1987 ; Bien naturel du Patrimoine Mondial de l’humanité par l’UNESCO en 1996 avant d’être étendu au Complexe des Parc W (Bénin, Burkina Faso, Niger), Parc National d’Arly du Burkina Faso, et Parc National de la Pendjari du Bénin (WAP) en 2017 ; Désignée Réserve de Biosphère par le Programme Intergouvernemental « Man And Biosphère (MAB) » de l’UNESCO en 1996 avant de devenir en 2002, la Réserve de Biosphère Transfrontalière du W (RBT/W) avec les parcs W Bénin, du Burkina Faso, et du Niger, la plus grande réserve de biosphère transfrontalière en Afrique d’une superficie de plus d’un million d’hectares. Plus de 500 espèces végétales ; + 73 espèces de Mammifères ; + 400 espèces d’Oiseaux ; + 120 espèces de Poissons ; + 150 espèces de Reptiles et Amphibiens. La région de l’Est dispose d’un certain nombre d’aires de faune estimée à environ 9 500 km² (20% du territoire régional) reparties dans les provinces du Gourma, de la Kompienga et de la Tapoa.

Ensuite, les espèces les plus emblématiques et touristiques sont localisées à l’Est, l’éléphant, le lion et la panthère. En effet, la région compte plus d’une dizaine de réserves et concessions de chasses, plus de 60 zones villageoises d’intérêts cynégétiques (ZOVIC), des Zones pastorales, des mares naturelles.

Enfin, la région regorge d’un potentiel touristique et culturel comme les falaises du Gobnangou.

GI : Est-ce que le terrorisme a un impact sur ces richesses ?

AN : La région de l’Est est le réservoir des richesses environnementales et est malheureusement aussi le carrefour des fléaux environnementaux tels que le braconnage, la carbonisation anarchique, l’utilisation désordonnée des pesticides, l’exploitation archaïque des sites d’orpaillage. Le terrorisme avec ses corollaires de méfaits à amplifier le pillage des produits agro- forestiers.

GI : Quel est l’état des lieux de l’impact du terrorisme sur l’environnement de la région à nos jours ?

AN : Relativement aux impacts du terrorisme sur l’environnement de la région, il faut noter la récurrence et la recrudescence du braconnage jamais égalées. Aussi, les feux de brousse incontrôlés dans les réserves venant même souvent des forces dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et des espèces emblématiques comme les éléphants, les lions sont aujourd’hui menacés.

Les impacts négatifs du terrorisme sur l’environnement sont à plus d’un titre révélateur de deux choses à savoir d’une part a faiblesse des politiques en matière de préservation des ressources et d’autre part, l’inadaptation ou l’inefficacité des approches de la gestion dite participative des ressources fauniques.

GI : Quelles peuvent être les conséquences environnementales à long terme sur la zone ?

AN : Un écocide, un crime contre l’écologie avec la responsabilité de tous. On pourrait assister si on y prend garde à la perte de label de la zone en tant que réservoir faunique, un bouleversement des paramètres écologiques du complexe écosystémique et à une régression des retombées économique et de revenus. En effet, l’allure de la dégradation des ressources pourrait nous conduire à une situation irréversible de déclin écologique.

GI : Comment est-ce que le Burkina Faso tout entier peut en pâtir ?

AN : Ça sera dommage pour tout le pays si rien n’est fait pour sauver l’essentiel de ce complexe écosystémique qui détermine les paramètres agro-écologiques favorables aux activités de production agrosylvopastorales. Même la sous-région prendra un coup dans les déséquilibres écologiques.

GI : Est-ce qu’il existe des mesures susceptibles d’empêcher ses conséquences du terrorisme sur l’environnement ?

AN : Des mesures spécifiques à l’échelle de la région et générales à l’échelle de la nation entière sont à prendre. D’abord il faut généraliser l’Education environnementale pour tous les acteurs et au niveau de tous les ordres d’enseignements. Ensuite créer des fora pour analyser les approches de gestion avec l’ensemble des acteurs représentatifs. Enfin, il faudra « élaborer un mémorandum sur l’Environnement à l’Est comme référentiel consensuel avec des inscriptions spécifiques sur les types et modes d’agriculture, d’élevage et d’exploitations environnementales. Ainsi par exemple, l’agriculture chimique pourrait être bannie au profit de l’agroécologie. En termes clairs, il y a lieu d’interdire les pesticides, le sachet plastique et les exploitation minières en périphérie des réserves, un moratoire sur la chasse aux lions, espèces déjà menacées. Par ailleurs, il faudra un appui aux organisations locales pour la mise en œuvre des projets de développement à travers la valorisation des ressources naturelles au profit des populations.

GI : Quelle est l’apport de la région de l’Est en matière de protection de l’environnement au Burkina Faso ?

AN : La région doit jouer le premier rôle et sa grande partition pour traduire sa contribution au niveau national dans la sauvegarde de ce patrimoine national. Pour ce faire, les politiques locales c’est-à-dire les plans locaux de développement des collectivités, des organisations doivent être reformulées en plaçant en pole position la préservation et la valorisation des ressources environnementales. Aussi, les ONG et OSC doivent renforcer leurs concertations autour des thématiques environnementales et renouveler leurs leaderships comme ceux des collectivités. C’est dans ce sens qu’une initiative a été concrétisée le 2 janvier avec un consortium d’organisation faitières pour dénoncer le laxisme de tous les acteurs et dégager des alternatives sous le titre : « Le cri écologique aigu et meurtri, catastrophe écologique en cours ». Sinon nous sommes en train de sacrifier l’avenir des générations futures au présent.

Tout le monde a trahi la nature et comme le disait l’autre, l’histoire sera notre récompense. Hubert Reeves disait « si nous gagnons la guerre contre la nature, nous sommes perdus ». Dans ce sens, les approches de préservation et de valorisation doivent inscrire la centralité des populations comme règle d’or, elles doivent être au cœur, au centre, au début et la finalité. Pourquoi ne pas ériger une zone communautaire entièrement gérée pour les populations qui prendraient en compte les ZOVIC mais certaines réserves pour une grande responsabilisation. Il faut par ailleurs faire de la région, la phase pilote comme région écologique avec l’éducation environnementale pour tous.

Permettez-moi de dire un mot sur le coronavirus en faisant un parallèle avec la nature. C’est la révolte de la nature, diront les traditionnalistes à juste titre. C’est le retour des actions néfastes sur la nature qui vaut à l’humanité ces pandémies. A ce sujet, Jean Marie Pelt, écologue fondateur de l’institut européen d’écologie disait que « la nature est considérée comme un réservoir de richesses que nous vidons et comme un réservoir de déchets que nous remplissons », dans ce sens la nature ne peut cracher que du venin.

GI : Quel est votre mot de fin ?

AN: Pour terminer, je voudrais inviter chacun de nous à être des éco-citoyens vigilants afin de ne pas sacrifier l’avenir au présent pour nos besoins égoïstes et inhumains. Le sens de la vie, c’est de laisser couler la grande vie dans sa petite vie et permettre à l’évolution de se poursuivre. Pour ce faire, il faut une insurrection des consciences qui passe par le fait de se disputer des devoirs avant les droits.

Interview réalisée par Valéa Cynthia, Gulmu.info

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